Les probiotiques passent-ils au travers d’une barrière intestinale « perméable » ?Mis à jour 3 months ago
Les probiotiques passent-ils au travers d’une barrière intestinale « perméable » ?
Cette question revient souvent, parce que l’expression « intestin qui fuit » donne l’impression d’un intestin « troué ». En réalité, dans la plupart des cas, une barrière dite « plus perméable » signifie surtout que les jonctions entre certaines cellules de la muqueuse se relâchent un peu et laissent passer davantage de petites molécules. Le passage de bactéries entières correspond à un niveau de rupture nettement plus important, beaucoup plus rare chez l’humain.
Ce que veut dire « perméable » dans la vraie vie
La muqueuse intestinale est une couche de cellules jointives, recouvertes de mucus, dont le rôle est de laisser entrer des nutriments tout en limitant le passage de ce qui ne doit pas franchir la barrière. Quand la perméabilité augmente, le changement le plus classique concerne le passage « entre les cellules », via des jonctions moins serrées. Cela modifie surtout le transit de petites molécules et de fragments, pas celui de microorganismes entiers.
C’est précisément le point qui crée la confusion. Le vocabulaire populaire parle d’« intestin qui fuit », alors que la situation la plus fréquente ressemble davantage à une barrière qui filtre un peu moins bien, sans ouverture franche.
Où agissent les probiotiques dans la majorité des situations
Dans la grande majorité des usages courants, les probiotiques agissent dans la lumière intestinale, c’est-à-dire à l’intérieur du tube digestif. Ils ne sont pas censés « traverser » pour s’installer dans le sang. Ils sont le plus souvent transitoires, et leurs effets passent surtout par des interactions locales avec le microbiote, la couche de mucus, et l’immunité au contact de la muqueuse.
Cette logique est cohérente avec ce que décrit la littérature sur la barrière intestinale, où l’on distingue bien l’augmentation de perméabilité à de petites molécules, d’une translocation de bactéries viables vers des sites extra-intestinaux, phénomène difficile à mesurer chez l’humain et considéré comme controversé en routine.
Que montrent les essais chez l’humain sur la barrière
Quand on regarde les données interventionnelles, une partie va dans le sens inverse de la crainte initiale. Une méta-analyse d’essais randomisés publiée en 2023, portée par une collaboration sino-américaine, avec notamment la Beijing University of Chinese Medicine en Chine et la University of Chicago aux États-Unis, conclut que les probiotiques peuvent améliorer certains marqueurs de fonction de barrière dans des essais chez l’humain.
Concernant les financements et conflits d’intérêts, les auteurs rapportent un soutien public chinois, incluant la National Natural Science Foundation of China et des financements universitaires, et déclarent l’absence de relations commerciales ou financières pouvant être interprétées comme un conflit.
Les situations où le risque peut réellement changer
Il existe toutefois des contextes où la prudence est indispensable. Le scénario typique associe une muqueuse très abîmée et une immunité affaiblie, parfois avec des dispositifs invasifs. Dans ces situations, la translocation devient biologiquement plus plausible.
Un cas clinique italien publié en 2015 dans la revue Infection, impliquant des équipes hospitalo-universitaires de Florence, décrit une bactériémie reliée à la même souche que celle d’un probiotique chez un adulte présentant une colite ulcéreuse sévère active, dans un contexte de traitement immunosuppresseur.
En réanimation, un autre niveau de vigilance existe. L’essai randomisé néerlandais multicentrique publié dans The Lancet en 2008, conduit par le Dutch Acute Pancreatitis Study Group, a évalué un mélange probiotique dans la pancréatite aiguë sévère prédite et a retrouvé une surmortalité dans le groupe probiotique.
Enfin, pour les probiotiques à base de levure, un signal de risque est décrit en milieu hospitalier. Une étude finlandaise publiée en 2021 dans Emerging Infectious Diseases, menée sur 5 hôpitaux universitaires en Finlande, rapporte une forte association entre l’usage de Saccharomyces boulardii et des fongémies.
Ce que PSŌM recommande en pratique
Une barrière « un peu plus perméable » ne signifie généralement pas que les probiotiques passent dans le sang. L’attention doit surtout se concentrer sur les situations sévères ou médicalement complexes, comme l’hospitalisation, la réanimation, l’immunosuppression, la présence de cathéters, les colites actives sévères, ou la pancréatite aiguë sévère. Dans ces contextes, un avis médical est essentiel avant toute prise de probiotiques.
Ce contenu est informatif et ne remplace pas une consultation médicale. En cas de maladie inflammatoire intestinale active, de fièvre, d’immunodépression, de dispositif intraveineux, ou d’hospitalisation, il est préférable de demander l’avis de vos professionnels de santé.
Sources scientifiques
Ahrné et al., « Effect of Lactobacilli on Paracellular Permeability in the Gut », Nutrients, 2011.
Zheng et al., « Probiotics fortify intestinal barrier function: a systematic review and meta-analysis of randomized trials », Frontiers in Immunology, 2023.
Meini et al., « Breakthrough Lactobacillus rhamnosus GG bacteremia associated with probiotic use in an adult patient with severe active ulcerative colitis: case report and review of the literature », Infection, 2015.
Besselink et al., « Probiotic prophylaxis in predicted severe acute pancreatitis: a randomised, double-blind, placebo-controlled trial », The Lancet, 2008.
Rannikko et al., « Fungemia and other fungal infections associated with use of Saccharomyces boulardii probiotic supplements », Emerging Infectious Diseases, 2021.